Pense·bête

Pensebête obéit à un dispositif artistique en deux temps.

Du point de vue de la structure du livre, Pensebête est un imagier composé de 96 pages pour 96 images publiées, soit une photographie par page : la place du blanc dans la page, fondamentale et toujours délibérée, agissant comme une scansion précise dans la consécution des images.
Cependant, l’unité du livre est bien la double page, où deux photographies se confrontent l’une à l’autre selon leur vis-à-vis immédiat, et trouvent sens contextuellement dans ce rapprochement. Ce système de confrontation est rendu d’autant plus évident par la contrainte de création qu’a ici choisie Vincent Bonnet, à savoir de présenter deux fois chaque image, l’une apparaissant sur la page de gauche et l’autre sur la page de droite du livre.
La logique volontairement entêtante de cette combinatoire est de créer progressivement une répétition dans la différence, une répétition et une différance de chaque image, qui corrobore la diversité des types de prises de vue et des motifs photographiés, ainsi dé-hiérarchisés. Du fait de cette dé-hiérarchisation, se dessine une syntaxe de contiguïté des images qui produit un effet de saturation, ou « densification » du sens des photographies elles-mêmes. Ce pourquoi Pensebête de Vincent Bonnet, à s’interroger radicalement sur la forme du livre, rencontre les recherches les plus aiguës de la littérature contemporaine, notamment dans la proximité d’un questionnement ininterrompu sur le problème de l’image, de la répétition et de la littéralité, et sur la dimension réflexive du geste d’écrire. Pour rendre compte de cet enjeu, un texte de Jean-Marie Gleize est publié, en manière de manifeste à la première personne, sur la couverture de Pensebête – l’intérieur du livre étant entièrement dévolu aux images, sans autre commentaire. (Cliquer ici pour lire le texte de Jean-Marie Gleize.)

Face à l’autorité du livre, le geste artistique de défoliation/dispersion des images – qui utilise la passe récupérée chez l’imprimeur au moment de la fabrication de Pensebête, en recoupant chaque image au format – constitue le deuxième temps du dispositif.
Les pages étant désormais libérées du volume du livre, on a repiqué en typographie sur certaines d’entre elles un « slogan » qui accompagne l’action artistique de Vincent Bonnet. Ces feuilles détachées (fonctionnant désormais en recto-verso et non plus en vis-à-vis) seront redistribuées dans l’espace public selon différents modes opératoires (envoi par courrier, distribution sous forme de tract, mise en tas dans toutes sortes de lieux : bar, galeries, librairies spécialisées, salon du livre et de l’édition, salles d’exposition et autres événements conçus en collaboration avec le FRAC PACA, co-éditeur du livre.

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Pensebête est un titre emprunté à Marcel Broodthaers. L’artiste belge opère dans cette oeuvre fondatrice un changement radical de statut quant à l’objet de sa création. Les invendus de son recueil de poésie, plâtrés, deviennent sculpture ; par ce geste artistique iconoclaste, Marcel Broodthaers fait son entrée dans le monde de l’art. Pour Vincent Bonnet, il s’agit de faire acte d’écriture à partir d’un fonds d’image ; tout en renversant symétriquement le propos de Broodthaers, l’enjeu reste similaire, à savoir de faire une entrée institutionnelle, à presque quarante ans, dans le monde de l’art, et cela à travers un livre au statut problématique. L’oeuvre-livre de Vincent Bonnet se place donc de toute évidence sous l’égide de Marcel Broodthaers, tout en intériorisant, avec intensité, les problématiques de l’artiste : comment rendre une image efficiente ? comment expérimenter sa valeur d’usage et sa charge affective ?

Texte de Jean-Marie Gleize

« C’était sur le canapé du fond, volets clos, rien à voir, le paysage (un pré) était muré, c’était comme la nuit en plein jour et il n’y avait que le trou de la page, la surface trouée de la page, celle du livre entre les mains blanches, et le va-et-vient des yeux sur la page, et la page était murée, lecture mot à mot et ligne à ligne, jusqu’à ne plus rien voir que la surface noire des mots, le trou des mots, le lacs des lignes, « un lacs plus inextricable », ou peut-être inarticulé, et cela, peu à peu, comme une image ou des images, et le mot image, cognant et cognant.

« Ce que je voudrais savoir aujourd’hui c’est pourquoi j’ai appris à détester les images, pourquoi et comment ces premières séances (entre masturbation et prière) m’ont entraîné dans un long temps de la détestation, de la violence et de la griffe. Rien que le renversement des images, leur annulation permanente et creusée, leur mutilation continue, mains en avant contre l’image, au plus profond du profond de la forêt (voilà pourquoi je dis que j’aime la forêt) exactement au coeur de la nuit à l’endroit où plus rien ne fait signe, où précisément se perdre (c’est le pourquoi des poings dans les poches crevées). « D’ailleurs il n’y a rien à voir là dedans », oui d’ailleurs, et c’est resté pour toujours un mot d’ordre, le rien à voir comme explication, dépliement, le geste à faire, la ruée. Tout encore (puissance des images, des « merveilleuses » images, leur imposition en tenailles contre les tempes, elles entrent, attention, elles sont là, dedans) à recommencer. Maintenant la tête est en bouillie, directement touchée à la base du sexe, l’image n’est rien que cet opium et cette chaleur-là. Contre quoi j’ai dit qu’il fallait sortir et se planter là dehors, bruit des portes claquées, recours au vent/pluie, système. Plus tard, bien plus tard, le jeu serré du recours à l’écran, au polaroïd, à l’écran, au polaroïd, à l’écran, à la manipulation forcée, à la dégradation pulsée, à la recherche de l’image nue (moins le son), de l’écran nu (moins l’image), des paquets de dix bâclés, décadrés, des « moindres » détails, de la couleur pourrie, aimée, comme en pornographie, en graphie colorisée, salie, aimée, en chromos lavés, délavés.

« Il y a des langues convexes, il y a des langues concaves, le mot lavoir, le mot couloir, les mots écluse, abattoir, rivière, oui, sont des mots concaves, et plus j’avançais (dans ma lecture) plus je voyais ces mots se creuser, et tout, à la fin, disparaissait dans le trou de l’évier, à la fin, oui, le lit mesurait plusieurs kilomètres et il fallait avancer à travers les broussailles. Plus j’avançais moins je comprenais le paysage, plus je photographiais des mots : carré, jardin, écran, carré, cloître, écluse, carré, plaque. J’écris ces lignes en ayant sous les yeux (sous les yeux) les trois fois trois, neuf manières de prier de San Domenico, debout, assis, couché, plié, agenouillé, mains ouvertes ou jointes, et des photos de chantiers, de bâches et de taches d’huile ou d’essence, de parkings, de routes, de stations-service, d’échangeurs, crash… Bouche ouverte et les yeux serrés, serrés, encore, je les vois, elles crient et sautent sur les machines, sur un coin de la scène un seau de lessive, une échelle. Elles sont nues entre les voitures, elles se frottent les seins sur les vitres. Et puis plus rien. »

Jean-Marie Gleize

Pense•bête de Vincent Bonnet publié avec un texte de Jean-Marie Gleize en couverture 2010 20 x 20 cm, 96 p., 18 € isbn : 978-2-917786-07-9

Auteur : Vincent Bonnet

publié avec un texte de Jean-Marie Gleize en couverture
2010
20 x 20 cm, 96 p., 18 €
978−2−917786−07−9

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