Bulletin n°32

Hommage à Emmanuel Fournier par Françoise Péron 

Hommage à Emmanuel Fournier prononcé à l’Espace des Blancs-Manteaux, le dimanche 16 octobre 2022.

(…) À propos de ces années passées à Ouessant, je parlerai, en ce qui concerne Emmanuel, d’une démarche d’Indien en bord de mer. Des Indiens, il partage la légèreté et la discrétion. Laisser le moins possible de traces matérielles dans le paysage côtier, terre-mer. Se lever tôt, s’enfouir dans les herbes, marcher sur les sentiers escarpés ou nager sans faire de bruit, notant dans sa tête les nuances les plus fines des changements de couleurs de l’eau, des herbes, de la lumière. Prendre chaque jour des itinéraires différents pour explorer chaque recoin de ce milieu, puis s’asseoir sur une roche, regarder, et repartir. En quelques années, il a exploré quasiment l’ensemble du pourtour de l’île, dans ses infinis détails.

Mais l’un n’exclut pas l’autre. Il peut aussi revenir plusieurs fois de suite sur un même itinéraire, pour se confronter à la décomposition croissante d’un lapin qu’il dessine sur son petit carnet toujours en poche. Ainsi s’établit un va-et-vient constant entre le paysage exploré et la pensée ouverte et respirante. « Qu’est-ce que la mer. Et par suite, qui sommes-nous ? Pourquoi la regardons-nous ? Pouvons-nous faire mieux que de la suivre de trace en trace ? Peut-être que la mer, qui se refuse maintenant, se laissera approcher ailleurs, pour peu que nous prenions soin de la laisser échapper. » Voilà ce qu’il écrit sur l’un de ses carnets d’Ouessant, en juillet 2007. Notons que tout est dans la dynamique : ne pas s’arrêter, penser en disant, penser en marchant.

Dans le même ordre d’idées, je m’attacherai maintenant à évoquer la voie infinitive : la voie, VOIE aussi bien que VOIX, jeu de mots qu’Emmanuel affectionnait. La voie infinitive, elle est au centre de la recherche linguistique et philosophique d’Emmanuel. Le mode infinitif, pour mettre à distance le monde qui nous entoure, pour se mettre à distance, pour supprimer l’objet. « Avec l’infinitif, la pensée n’en court que mieux », dit-il. « Je fais le tour des grèves pour inspecter les côtes et récupérer toutes les pensées qui s’y sont échouées. » C’est dans un emportement et dans un tumulte qu’on se trouve engagé, sans pouvoir s’arrêter. Ce qui n’exclut pas l’humour. Adressant à Yves et à moi une lettre accompagnant l’envoi de Philosophie infinitive en 2014, il écrit : « Être en péronant, aller en françoisant, vivre en yvant ! ».

Pour lui, en plus de cela, l’infinitif permet d’aller jusqu’aux extrêmes, pour s’obliger à aller là où personne n’a jamais été, pour retrouver l’avant. Faire remonter les images d’origine de son être, celles du tout début de sa vie, celles que l’on est seul à pouvoir sonder. Faire remonter les souvenirs à travers l’enfance du dessin par exemple, voir se figurer quelque chose, de presque rien. Le vendredi 2 juillet, toujours dans ce carnet, il note « La mer est un bon motif pour qui veut dessiner quelque chose et se demander pourquoi. Non pas le paysage alentour ni les vagues qui déferlent sur le rivage, gonflées de promesses ou d’images de périls et de perdition. Mais la mer seule, sans ciel et sans terre, sans épaisseur et sans profondeur. Celle qui trace des lignes à sa propre surface, quelque chose plutôt que rien. / Elle change sans cesse. Comment la suivre sans qu’elle nous égare ? Comment saisir quoi que ce soit dans ce changement et cette fluidité ? Pourquoi tracer tel trait plutôt que tel autre ? Comment faire qu’un dessin (la mer) soit quelque chose d’ouvert plutôt que rien ? ». Voilà ses interrogations. L’infinitif est un mode non personnel et non temporel qui ne démode pas. En cela il se rapproche de l’énoncé des premiers chœurs antiques qui ne comportent eux aussi aucune indication ni de temps ni de personne. Comme dans un chœur antique, Emmanuel peut faire alterner des phrases douces de réconciliation et d’unanimité, et des phrases de colère et d’agitation, au cours desquelles il déploie « la sarabande des mots. Je les fouette pour les exciter, puis le calme peut s’installer à nouveau. » (…)

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n° 32

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Le texte de l’appel de Rennes-Villejean, publié par les éditions Pontcerq, est disponible en suivant ce lien.

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Jørn H. Sværen : Tolv Bøker [Douze livres]
, Kolon Forlag, 2023.

Morten Chemnitz Gråbøl : A we without us, Collective disoccupation in late 20th century French Poetry. PhD Thesis, University of Copenhagen, Faculty of Humanities, Department of Arts and Cultural Studies. Submitted on : 26 May 2023.

Anne-Marie Albiach : Mezzaninen. Catarina Quias sista berättelse [La Mezzanine. Le dernier récit de Catarina Quia], traduit en suédois par Helena Eriksson, OEI editör, 2024.

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