Bulletin n°40
Au commencement, la synesthésie – par Mathieu Provansal
« Si comme on le prétend l’alphabétisation est la grande affaire,
qui alphabétisera les alphabétiseurs ? »
Helmut Heissenbüttel.
Rimbaud écrit : « A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. » C’est dans Une saison en enfer, dans la partie intitulée « Alchimie du verbe », au début de « Délires (II) ». Soit la cinquième des neuf « histoires » qui forment le livre. 1 : « ***** », 2 : « Mauvais sang », 3 : « Nuit de l’enfer », 4 : « Délires (I) », 5 : « Délires (II) », 6 : « L’impossible », 7 : « L’éclair », 8 : « Matin », 9 : « Adieu ».
Cinquième histoire dont Henry de Bouillane de Lacoste, dans son édition critique du Mercvre de France (1941), dit qu’elle fut écrite au printemps 1873, parmi les premiers textes du livre, et non en juillet-août après le « drame de Bruxelles »*. Une édition belge du livre, parue fin 1873, date en effet la composition des textes d’« avril-août, 1873 ». L’éditeur du Mercvre écrit (p. 16) : « il y aura dans ce livre deux séries de proses : celles d’avril-mai […] ; et celles de juillet-août, postérieures au drame de Bruxelles… » Puis, à la page suivante, il poursuit : « Si on accepte cette hypothèse, on classera dans les proses d’avril-mai Mauvais sang, Délires (II) et L’impossible, à moins qu’on ne préfère L’éclair ; et dans celles de juillet-août le prologue, où le damné discute avec Satan ; … » Ceci donc sur la base d’un lexique dit « infernal » qui caractérise les textes de la deuxième série.
Pour ma part, je souscris volontiers à cet examen mais par un autre biais. Tout d’abord le fait que « Délires (II) » ait pu être écrit avant « Délires (I) » me paraît parlant. L’inversion de l’ordre chronologique dans la numérotation concorde avec le fait que « Délires (II) » a une position médiane dans l’ouvrage (cinquième histoire sur neuf), et joue donc en redite. Un recommencement qui n’est rendu possible qu’en deuxième partie, et par de l’antérieur : un texte écrit auparavant placé en milieu d’ouvrage. Cette position de recommencement paraît d’autant plus claire si l’on se fie aux intitulés des textes.
Le livre commence par une courte ouverture sans titre, un prologue qui n’en a pas le nom. Puis vient « Mauvais sang », deuxième des neuf histoires, dont H. de Bouillane de Lacoste dit que c’est une des proses antérieures au drame. Or que dit « Mauvais sang », sinon la substance, la chimie de l’auteur organiquement vicié ? Cela n’est pas étranger au début du recommencement que j’évoquais, à savoir « Alchimie du verbe », sous-titre de « Délires (II) ». Le livre ainsi commence par la chimie organique de l’auteur puis recommence par celle du verbe (dite alchimie parce qu’il y avait sans doute un caractère trop blasphématoire à traiter le verbe de façon organique : déjà, la couleur des voyelles…). Verbe propre à l’auteur et pour cette raison malade ou vicié comme lui.
Ce geste de la composition du livre va bel et bien dans le sens d’une paire de séries en deux temps – mot qui peut prendre ici le sens d’une météo (puisqu’il s’agit d’une saison). La dimension organique importe donc : nature du sang de l’auteur, sa race, nature organique du verbe, damné. « Mauvais sang » commence par ces mots, début véritable du livre outre le prologue : « J’ai de mes ancêtres gaulois l’œil bleu blanc, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte. Je trouve mon habillement aussi barbare que le leur. Mais je ne beurre pas ma chevelure. »
Ça commence dans le ton historique et anthropologique, voire anthropométrique (cf. « étroite »), et puis il y a la phrase qui clôt ce premier paragraphe, à propos du beurre dans la chevelure. Ce détail des mœurs gauloises, il est très possible que Rimbaud l’ait lu dans La Guerre des Gaules de Jules César. Ce serait alors ici la marque génétique ou raciale paradoxale de l’auteur qui, bien qu’il ne beurre pas sa chevelure, se déclare un auteur Gaulois, mais ne faisant pas comme César dit qu’il devrait faire. Gaulois ou barbare jusqu’à l’os plutôt que latin. La situation du récit en enfer s’écarte délibérément d’une langue d’église mais pas d’une langue de cuisine.
Rimbaud se réclame d’une lignée antérieure à l’ère du Sauveur. Il écrit avec du sang, mauvais, plutôt que des lettres ou tout autre chose de cet ordre. Le beurre qu’il ne met pas dans sa chevelure, il s’en sert pour écrire. Que le mélange ne coagule pas trop vite. Etc. Et ceci bien qu’il ait lu César ou nous le fasse supposer. Mais il y a dans la première phrase de ce premier paragraphe, l’incipit en quelque sorte, un détail organique du texte qui crée un rapport très direct entre « Mauvais sang » et « Alchimie du verbe » : « J’ai de mes ancêtres gaulois l’œil bleu blanc… » Pour une description, ce n’est pas très clair (sic). Est-ce le blanc de l’œil très pâle et bleuté ? Est-ce l’iris qui est d’un bleu très pâle ?
On ne sait pas bien, mais ce qu’on sait, c’est cet ordre : œil bleu blanc, et non pas blanc bleu (ordre alphabétique, par exemple), ni tout simplement les yeux bleus.
[Le mot « œil » compte trois voyelles
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… Suite du texte de Mathieu Provansal :
Le mot « œil » compte trois voyelles pour une seule consonne (et encore, le L, une consonne dite liquide, et ici mouillée de surcroît : une presque voyelle). Je ne traiterai ni du I rouge (sang ?) ni de la probablement transparente (larme ?) consonne liquide. Je note en revanche que deux des voyelles du mot « œil » sont imbriquées, mélangées, organiquement, dans un ordre indéfini, comme les couleurs peuvent l’être. Or nous écrivons l’E-dans‑l’O par un O suivi d’un E. Inversion qui nous conduit à la page 68, où est le fameux passage d’« Alchimie du verbe » : « A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. » L’Œ de l’œil est évidemment bleu blanc.
Il est difficile d’établir un ordre entre ces deux parties du texte, du sang et du verbe, de la chimie et de l’alchime. La couleur des voyelles précède-t-elle celle de l’œil ? Et il semble bien que les deux parties du texte sont écrites dans un même mouvement ou moment d’écriture, sans recul, et que l’une vaut pour l’autre. D’où leur situation au commencement puis au milieu ou recommencement du livre. C’est typiquement le genre de chose dont un écrivain se rendrait compte après coup, apprendrait de lui-même. Comme on dit : ça ne s’invente pas.
—-
* Verlaine tire un coup de pistolet sur Rimbaud et l’atteint à la main, blessure qui s’infectera.
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