ÉRIC PESTY ÉDITEUR

Bulletin n°41

Sur la description ; contre le roman – par Kaïl Vezza.

À l’occasion du séminaire autour de l’œuvre et en présence de Nicolas Bouyssi – séminaire qui s’est tenu le 22 mars 2026 au sous-sol de l’Annexe typographique – Kaïl Vezza a lu le texte suivant :

En poésie, on peut affirmer que le langage se trahit si se séparent forme et présence. Ce critère (l’unité entre forme et présence) est probablement dépassé ou trop rigide pour définir ce qu’est la poésie (ce n’est d’ailleurs pas le sujet) mais il permet de tracer une ligne de partage avec une écriture qui, subordonnée à une finalité narrative, ou même simplement au service de la signification, ne relèverait plus, elle, de la poésie. Je pense aux travaux de Steve McCaffery (language poet et théoricien, hostile à l’écriture narrative) pour qui la syntaxe linéaire, en orientant le langage vers un référent extérieur, sape toute présence.

Je parle de ça parce que Nicolas Bouyssi me semble lui aussi hostile au roman, et néanmoins romancier ; préférant cependant la description à la narration, au sens où ce serait la description qui ferait récit.

La fois où j’ai rencontré Nicolas Bouyssi, il m’a parlé de l’ekphrasis chez Homère, dont la plus célèbre est la description détaillée de la forge du bouclier d’Achille par Héphaïstos dans l’Iliade. L’arme a été forgée à la demande de Thétis, non pour protéger son fils de la mort, mais pour que « tous soient émerveillés ». Le bouclier représente le monde en miniature : la vie humaine (paix et guerre), la nature et le cosmos. Ainsi l’histoire – aussi bien avec un petit h qu’un grand H – est contenue dans la description, et c’est la poésie qui la révèle par la puissance du langage plutôt que la narration.

Dans La Dissipation et le Repli figure cette citation de Roland Barthes :

« Le désir n’est pas dans le texte par les mots qui le “représentent”, qui le racontent, mais par des mots suffisamment découpés, suffisamment brillants, triomphants, pour se faire aimer, à la façon de fétiches. »

Nicolas Bouyssi parle plus loin, dans le même livre, du roman d’aventure. Rappelons que l’aventure, au sens fort, ne désigne pas ce qui est advenu mais ce qui advient au sujet qui y est impliqué, dans l’acte simultané de le vivre et de le raconter. Giorgio Agamben, dans son commentaire du prologue d’Yvain ou le Chevalier au Lion, montre que le verbe trover — qui donne « trouvère » et « troubadour » — signifie à la fois « trouver » et « composer de la poésie », et que l’aventure correspond ainsi à une quête qui est à la fois celle du chevalier et celle du poète. Autrement dit, l’aventure advient dans le langage, où coïncident vie et récit. « L’aventure et la parole, la vie et le langage se confondent, et le métal issu de leur fusion est celui du destin », écrit Agamben.

Nicolas Bouyssi poursuit donc en disant qu’à l’époque médiévale où il était à son apogée, le roman d’aventure narrait des événements à proprement parler extraordinaires. Mais dans le monde contemporain où il ne se passe rien ou presque rien, et où il n’y a rien qui soit digne d’être raconté, il reste la description géographique : « Désormais, exemplairement, » pour Jean Rolin dont il est question, « il s’agira de faire sans et de parcourir le monde seul et dépourvu d’intentions. »

On peut alors se demander : s’il n’y a plus d’extraordinaire, y a‑t-il encore de l’aventure ? L’unité du sujet et du langage qu’elle promettait reste-t-elle possible ? La description semble capable, plus que la narration, de préserver cette unité — et peut-être le fait-elle d’autant mieux qu’elle suit un langage sans plan, qui ne sait pas où il va, à l’inverse de la narration, rivée « du côté de l’assaut et de la conquête, avec ses plans, son objectif, ses prévisions et ses abus ».

n° 41

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Parutions :

Anne Malaprade : Épuiser le viol, Isabelle Sauvage, novembre 2025.

Danielle Mémoire : Vingt-trois auteurs en quête de personnage (chacun le sien), « L’Ours blanc » n° 48, éditions Héros-Limite, mai 2026.

Radio Hito : L’uso e gli attributi del cuore – d’après le texte de Claude Royet-Journoud : L’usage et les attributs du cœur (POL, 2021). Pour voix et Casio CTK, disponible en vinyle, K7 et téléchargement numérique.

Gresshoppene har ingen konge [Les sauterelles n’ont pas de roi] n° 47revue ‘parasite’ dirigée par Jørn H. Sværen –, numéro publié dans l’édition norvégienne du Monde diplomatique, août 2026.

niqui causse n° 8 – post-scriptum. Cet ultime numéro de la revue a été assemblé par nos amis et homologues suédois : Beata Berggren, Martin Högström et Peter Thörneby.

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