
Pascal Poyet, Compadrio, Contrat maint, 1998
Dans la continuité logique de son travail d’écriture, Pascal Poyet soutient que la densité de sens fait le poème,
en vers ou en prose. À cette thèse, chaque livre apporte une nouvelle démonstration, déterminé qu’il est par le choix
d’un vocabulaire singulièrement limité : constellation éparse de vocables dont il s’agit de déployer,
par la mise en œuvre d’un projet syntaxique adéquat, le potentiel polysémique. La densité de sens résulte d’un double
mouvement : le dépouillement calculé de la palette verbale à quoi répond, sur un plan sémantique, la saturation programmée des termes retenus.
D’un tout autre point de vue, on pourrait comparer chaque livre de Pascal Poyet à un théâtre, où évoluerait un nombre réduit
de mots-personnages : une colonie souple d’individus linguistiques, une structure de « résidents susceptibles ». C’est la
sociabilité de ces mots-personnages qu’il s’agit d’interroger, leur capacité à vivre ensemble dans les phrasés proposés ;
ou encore, pour reprendre un concept élaboré par Roland Barthes dans son premier cours au Collège de France, leur idiorrythmie.
Chaque livre est le théâtre de cette sociologie, autant que le récit de cette expérience. Expérience utopique, vouée à
l’inachèvement, mais qu’il reviendra au livre suivant, moyennant une nouvelle délimitation du théâtre et donc un choix
différent du vocabulaire, de renouveler. Je ne dirai pas que, de livre en livre, se décrit une biographie de leur auteur.
Emblématique de cette économie d’écriture, le premier « cordel » de la collection Contrat maint, intitulé Compadrio. Les vocables
les plus employés : résident, transiger, retrait et retirants, interpolation, forment l’armature du texte et les personnages
de ce théâtre, au centre duquel, en manière de sténogramme pour le projet poétique, figure le concept d’entente.
Entente constitue, quantitativement, le centre de la configuration lexicale du texte ; il est également le sténogramme du projet
poétique dans la mesure où il peut être analysé comme une reformulation conceptuelle du mot brésilien qui titre ce livre bref.
Concept polysémique : « compréhension », « écoute », « conciliation », le programme syntaxique du livre viserait précisément
à conserver au mot dentente la virtualité de ces significations concurrentes dans l’ensemble de ses emplois : « Chacun des logements,
constitué de / l’ancienne entente, apparaît alors isolé / dans un retrait entendeur. »
Concept critique, dans la mesure où l’ambiguïté sémantique qui le caractérise interdit, ce faisant, toute réalisation
communielle de l’entente ; le vocable se double d’une dimension réflexive. Si la phrase suscitée évoque des
« logements », qui impliquent les conditions d’une sociabilité, réglée selon les lois d’une « ancienne entente », tout en
préservant à chacun deux « dans un retrait entendeur » un apparent isolement – la phrase peut aussi bien commenter le
projet poétique lui-même, et le rôle des mots-personnages dans l’économie d’écriture, pour peu que l’on substituât au
mot « logements » celui de positions syntaxiques, à « l’ancienne entente » les règles grammaticales traditionnelles, et
à « retrait entendeur » celui de capacité réflexive.
On peut aller plus loin dans le sens d’une essentielle réflexivité du concept d’entente dans Compadrio. Si l’on s’avise que
ce cordel, réalisé à l’instigation du plasticien Jean Stern, met également en jeu, dans son projet, la question du rapport
et donc de l’entente entre écriture et dessins, et cela, dans l’espace spécifique du livre, aménagé par le fameux pliage en
quatre d’une page de format courant. (Même si sujet à caution, j’aimerais attribuer à Jean Stern le choix de la forme du livre,
en toute cohérence avec le dessin de couverture qui ouvre Compadrio.) Si bien que le pliage, qui exige une participation
active du lecteur dans l’élaboration de l’objet, permet également de substituer, à la traditionnelle relation polaire
écrivain/artiste, une relation interpersonnelle, triangulaire : écrivain, artiste et lecteur-spectateur. La mise en rapport
de ces trois instances, en relation d’idiorrythmie, fait compérage : « compadrio de l’entente et de l’objet ».
Aussi bien : Compadrio nannonce-t-il pas, dans la mise en scène de cette entente, lune des ambitions les plus apparentes
de la ligne éditoriale de Contrat maint dont le premier titre forme, pour les quarante volumes parus à ce jour, le manifeste précis ?


Anne Parian, 33 segments à assembler, chez lauteur, avril 2002
Une trentaine de photographies (images saisies parmi un quotidien d’objets parfois corrompus, évoquant la grâce retenue
des Polaroïds de Walker Evans) imprimées en noir et blanc ou en couleur, assemblées en un domino
de trente-trois pièces : de 40 par 20 cm l’une. À jouer chez soi, en prévoyant une surface au sol susceptible
d’accueillir le déploiement de la partie.
Le Livre de Catulle de Vérone, traduit du latin, présenté et annoté par Danièle Robert, Actes Sud « Thesaurus »,
avril 2004
« Expérience de vie totale », pour un livre total, dans une traduction verte.
Jean Échenoz, Ravel, Éditions de Minuit, janvier 2006
Voilà. Il a cinquante-huit ans. Après le polar, le roman picaresque, la nouvelle, le roman d’espionnage, le récit sublunaire,
les annales et le panégyrique, il vient de régler son compte à la forme narrative de la biographie. Que faire à présent.

Marie-louise Chapelle, mettre. Théâtre typographique, mars 2006